Le billet de Philippe Beaussant
Il y a des gens, et même des musiciens, qui se moquent des musicologues. Ce sont, disent-ils, des gens trop sérieux. Ils n'aiment pas la musique, disent-ils, mais seulement l'histoire de la musique, ce qui (disent-ils toujours), n'est pas la même chose. Et pourtant, ce n'est pas toujours vrai. Quelquefois, on a de merveilleuses surprises.
Qu'un historien vous raconte que la reine Christine de Suède, qui n'en faisait qu'à sa tête (mais aussi à ses oreilles) ait abdiqué, c'est déjà charmant : personne ne l'avait jamais fait, à part Charles Quint vieux et malade. Qu'elle soit venue aussitôt à Bruxelles, on la comprend. Qu'à peine arrivée elle ait demandé qu'on lui joue un opéra, c'est normal. Qu'elle ait demandé qu'on remonte pour elle le premier opéra joué à Bruxelles quatre ans plus tôt, c'était plutôt sympathique. Qu'on se soit ruiné pour le lui faire entendre, c'était diplomatiquement habile. Que l'Archiduc se soit ruiné pour le faire, c'était son rôle. Qu'elle ait réellement aimé cette musique qu'on l'ait rejoué pour elle le lendemain, c'était encore mieux. Cinq fois de suite, c'était encore mieux. Elle l'a adorée.
Nous aussi ; car l'ensemble Clematis le rejoue pour nous.
C'est Ulisse all'Isola di Circe, de ce musicien que nous redécouvrons : Zamponi, injustement oublié (par qui? Par les musicologues....). Ce fut pourtant l'un des plus importants spectacles donné à cette époque à Bruxelles: et il mérite aujourd'hui toute l'attention de nos oreilles, et même de notre pensée, si nous voulons retrouver l'essentiel de ce que l'on aimait, en ce temps où l'opéra, dix ans après l'Incoronazione di Poppea, prenait tout son essor.
Qui est Circé? Une image de la femme, telle qu'on la pensait au XVIIe siècle?
Ulysse, revenant de la guerre de Troie, a mis dix ans pour faire son Odyssée, tandis que Pénélope l'attendait en tissant sa toile, mais l'étape la plus importante de son long voyage, c'est celle qu'il fit dans l'île où régnait cette femme capable de dépasser ce que faisaient les dieux de l'Olympe. Car Jupiter lui-même pouvait bien se transformer en taureau, en cygne pour Léda, en ceci où cela pour Danaé, pour Ganymède, pour Callisto : mais aucun dieu de l'Olympe ne pouvait métamorphoser les autres : Circé, elle, le pouvait.... Et voici un opéra où l'on voit, où l'on entend, où l'on ressent ce que la femme, divine magicienne, peut faire des hommes, lorsqu'ils ont navigué jusqu'à son île....
Ulysse all’ Isola di Circe est l'un des plus surprenants, et l'un des plus émouvants de ce siècle, et le duo d'amour de la magicienne et du navigateur est l'un des plus touchants de la musique de ce temps.